Expositions psychosociales : ce que la synthèse INRS change pour la prévention

Santé mentale, QVCT et prévention Dimitri Jorand

L'INRS a publié le 14 janvier 2025 une synthèse portant sur plus de 800 études sur les expositions psychosociales au travail. Elle documente des associations, avec des niveaux de preuve variables, entre facteurs organisationnels et santé, et confirme la priorité donnée à la prévention primaire et au repérage des polyexpositions.

L'INRS a publié le 14 janvier 2025 une synthèse portant sur plus de 800 études consacrées aux expositions psychosociales au travail et à leurs effets sur la santé. Cette synthèse ne désigne aucune situation individuelle comme cause certaine d'un trouble de santé. Elle documente des associations statistiques entre certains facteurs organisationnels, charge de travail, manque d'autonomie, faible soutien social, insécurité de l'emploi, et des indicateurs de santé physique et mentale, avec des niveaux de preuve variables selon les facteurs étudiés. Pour les employeurs, les services RH et les représentants du personnel, ce travail confirme que la prévention des risques psychosociaux doit d'abord agir sur l'organisation du travail, avant toute réponse centrée sur l'individu.

Ce que dit réellement la synthèse de l'INRS

La synthèse publiée par l'INRS le 14 janvier 2025 (communiqué de presse du 14 janvier 2025) rassemble et analyse plus de 800 publications scientifiques portant sur les expositions psychosociales professionnelles. Ce travail vise à dresser un état des lieux consolidé des connaissances disponibles, en distinguant les facteurs pour lesquels les associations avec des effets sur la santé sont documentées de manière solide de ceux pour lesquels les données restent plus limitées ou hétérogènes.

Il est important de rappeler ce que signifie une association documentée dans une synthèse de littérature. Cela ne revient pas à établir qu'une exposition donnée provoque, chez telle personne, tel trouble de santé. Cela signifie qu'à l'échelle de populations étudiées, certains facteurs organisationnels sont associés statistiquement à une fréquence plus élevée de certains indicateurs de santé dégradée, avec des niveaux de preuve qui varient selon les facteurs, les méthodes des études et les populations concernées.

Des facteurs d'abord organisationnels, rarement isolés

Un des apports de cette synthèse est de replacer les facteurs organisationnels au centre de l'analyse : charge de travail, autonomie dans la réalisation des tâches, soutien social des collègues et de l'encadrement, reconnaissance du travail effectué, conflits de valeurs entre ce qui est demandé et ce que les professionnels jugent être un travail bien fait, et insécurité liée à l'emploi ou à l'avenir de l'organisation. Ces facteurs ne se substituent pas à une explication individuelle de la fatigue ou du mal être au travail. Ils rappellent que les risques psychosociaux se travaillent d'abord au niveau du DUERP, de l'organisation des équipes et des décisions managériales.

La synthèse insiste également sur la fréquence des polyexpositions, c'est à dire la coexistence, chez une même personne ou dans une même unité de travail, de plusieurs facteurs de risque psychosociaux en même temps qu'éventuellement des contraintes physiques, comme le travail de nuit ou les horaires atypiques. Cette accumulation de facteurs complique l'identification d'une cause unique et plaide pour des diagnostics organisationnels larges plutôt que pour des mesures ponctuelles ciblées sur un seul facteur. Elle invite aussi à renforcer un ISO 9001 : le projet international approuvé entre dans sa phase finale capable de coordonner les actions entre services, plutôt que de laisser chaque unité gérer isolément ses propres facteurs de risque.

Cette lecture rejoint les constats déjà formulés dans nos repères sur la plan Osez l'IA : construire un parcours d'adoption utile pour une organisation de santé, où la combinaison de plusieurs contraintes, plus que chaque contrainte prise isolément, explique souvent la dégradation progressive du collectif de travail.

Pourquoi les polyexpositions changent l'approche de la prévention

Face à des polyexpositions, une démarche de prévention qui traiterait chaque facteur séparément, par exemple une action ponctuelle sur la charge de travail sans regarder l'organisation des horaires, risque de produire des résultats limités. La synthèse de l'INRS invite les établissements à cartographier les expositions par unité de travail, en repérant les combinaisons de facteurs les plus fréquentes, plutôt qu'à empiler des actions isolées sans vision d'ensemble.

Cette approche rejoint la logique déjà développée dans nos travaux sur la parcours médico-sociaux : utiliser une cartographie pour mieux orienter et coopérer, où la visibilité d'ensemble des expositions permet de prioriser les actions selon leur impact réel sur les équipes, plutôt que selon leur simplicité de mise en œuvre.

Ce que la synthèse implique pour les priorités de prévention

L'INRS situe la prévention des risques psychosociaux dans le cadre classique à trois niveaux : la prévention primaire, qui agit sur l'organisation du travail elle même pour réduire les expositions à la source. La prévention secondaire, qui renforce les ressources individuelles et collectives face à des expositions qui subsistent. La prévention tertiaire, qui accompagne les personnes déjà en difficulté. La synthèse rappelle que la prévention primaire, centrée sur l'organisation, reste le levier le plus déterminant, sans exclure les deux autres niveaux qui restent nécessaires en complément.

Concrètement, cela signifie que des actions comme les formations à la gestion du stress individuel, utiles en soi, ne peuvent pas remplacer un travail sur la charge de travail, les effectifs, la planification ou les marges de manœuvre laissées aux équipes. Cette hiérarchie des priorités est cohérente avec les repères de l'ANACT sur le lien entre santé et conditions de travail, qui insiste également sur l'importance d'agir sur les déterminants organisationnels avant les réponses individuelles. Dans la fonction publique hospitalière, cette démarche rejoint la logique décrite dans notre article sur le qualité des accompagnements en ESSMS : transformer le bilan 2025 en priorités d'action, où la construction d'un plan d'action suit le même enchaînement, du diagnostic organisationnel vers les mesures priorisées.

Niveau de préventionCe qu'il viseExemple d'action
PrimaireRéduire les expositions à la sourceRevoir la charge de travail et les effectifs d'une unité
SecondaireRenforcer les ressources individuelles et collectivesDévelopper le soutien managérial et les espaces d'échange
TertiaireAccompagner les personnes en difficultéOrienter vers le SPST et les ressources d'accompagnement
TransverseObjectiver les polyexpositionsCroiser DUERP, absentéisme et remontées du CSE

Deux situations concrètes

Dans un établissement de santé, une direction des ressources humaines a utilisé la publication de cette synthèse comme point d'appui pour relancer un diagnostic RPS resté incomplet depuis deux ans. En croisant les données d'absentéisme d'un service avec les remontées de la F3SCT, l'équipe projet a identifié une combinaison de charge de travail élevée et de faible autonomie sur les plannings, plutôt qu'un facteur unique, ce qui a orienté le plan d'action vers une révision de l'organisation des tournées plutôt que vers une simple session de sensibilisation.

Dans un établissement social et médico-social, le CSE s'est appuyé sur la synthèse INRS pour demander l'inscription à l'ordre du jour d'un point sur les conflits de valeurs vécus par les équipes éducatives, entre les objectifs d'accompagnement affichés et les moyens réellement disponibles. Cette démarche a permis d'ouvrir un dialogue structuré, sans réduire le sujet à la fragilité supposée de tel ou tel professionnel.

Ce que votre organisation peut faire maintenant

Sans attendre une nouvelle publication, une organisation peut dès à présent revisiter son DUERP à la lumière des facteurs organisationnels mis en avant par cette synthèse, en vérifiant que la charge de travail, l'autonomie, le soutien social, la reconnaissance, les conflits de valeurs et l'insécurité de l'emploi y sont bien documentés, unité par unité. Elle peut également croiser ces données avec les indicateurs déjà suivis, absentéisme, turnover, signalements, pour repérer les situations de polyexposition plutôt que les facteurs isolés.

Ce travail de fond rejoint les principes déjà présentés dans notre article sur les clés du management efficace dans le secteur de la santé, où la qualité de l'organisation du travail conditionne largement la capacité des équipes à absorber la charge sans s'épuiser. Impliquer le CSE, la F3SCT et le SPST dès cette étape de diagnostic évite de découvrir tardivement des désaccords sur les priorités d'action. Former les managers de proximité à ces enjeux, dans l'esprit de notre article sur la formation à une culture de sécurité durable, renforce également leur capacité à repérer les premiers signaux d'alerte dans leurs équipes.

  1. Relire le DUERP à la lumière des facteurs organisationnels identifiés par la synthèse INRS.
  2. Croiser les données d'absentéisme, de turnover et de signalements avec les facteurs de risque identifiés.
  3. Repérer les unités de travail concernées par plusieurs facteurs de risque simultanés.
  4. Associer le CSE, la F3SCT et le SPST au diagnostic dès sa phase de construction.
  5. Prioriser les actions de prévention primaire sur l'organisation avant les actions individuelles.
  6. Compléter par des actions de prévention secondaire adaptées aux situations qui persistent.
  7. Prévoir un circuit d'orientation clair vers le SPST pour les situations individuelles.
  8. Suivre dans le temps l'évolution des indicateurs retenus pour mesurer les effets des actions.
  • Le DUERP documente les facteurs organisationnels par unité de travail, au-delà d'une approche globale.
  • Les situations de polyexposition sont identifiées grâce à une lecture croisée des facteurs.
  • Les actions de prévention primaire sur l'organisation sont priorisées avant les réponses individuelles.
  • Le CSE et la F3SCT sont associés au diagnostic et au suivi des actions.
  • Un circuit d'orientation vers le SPST est connu de l'ensemble des équipes.
  • Les managers de proximité disposent de marges de manœuvre réelles sur l'organisation de leur équipe.
  • Aucune communication interne ne réduit les RPS à une question de fragilité individuelle.

Situer cette synthèse dans le paysage de la prévention

Cette publication de l'INRS s'inscrit dans un ensemble plus large de ressources sur la santé au travail. Santé publique France produit régulièrement des données de surveillance sur la santé mentale au travail, qui permettent de situer les constats de l'INRS dans une perspective de population générale. Le ministère du Travail rappelle par ailleurs, dans ses ressources sur la qualité de vie et des conditions de travail, que la prévention des RPS s'articule avec la démarche QVCT portée dans les établissements, sans se substituer au dialogue social qui reste indispensable pour choisir les actions adaptées à chaque contexte.

Pour les fonctions RH, cette synthèse peut également nourrir une réflexion plus large sur la fidélisation des équipes, dans la continuité de nos repères sur les fondamentaux RH de la fidélisation et de la QVCT, où la qualité de l'organisation du travail apparaît comme un facteur déterminant de l'attractivité des métiers du soin et de l'accompagnement.

Conclusion

La synthèse publiée par l'INRS le 14 janvier 2025 consolide les fondements scientifiques de la prévention des risques psychosociaux à partir d'un volume inédit d'études. Elle confirme que les facteurs organisationnels, charge de travail, autonomie, soutien, reconnaissance, conflits de valeurs et insécurité, restent les leviers prioritaires, et que les polyexpositions doivent être regardées comme la règle plutôt que l'exception dans de nombreux collectifs de travail. Pour les établissements, cette synthèse est une occasion concrète de relire leur DUERP et leurs priorités d'action, en gardant toujours à l'esprit que les questions de santé individuelle relèvent du médecin du travail, du service de prévention et de santé au travail ou du médecin traitant.

Questions fréquentes

La synthèse de l'INRS établit elle qu'un facteur psychosocial cause un trouble de santé précis ?

Non. La synthèse documente des associations statistiques entre certains facteurs organisationnels et des indicateurs de santé, avec des niveaux de preuve variables selon les facteurs. Elle ne permet pas d'établir une causalité individuelle.

Qu'est ce qu'une polyexposition psychosociale ?

C'est la coexistence, chez une même personne ou dans une même unité de travail, de plusieurs facteurs de risque psychosociaux, par exemple une charge de travail élevée combinée à un faible soutien managérial et à une insécurité de l'emploi.

Pourquoi la prévention primaire est elle prioritaire selon cette synthèse ?

Parce qu'elle agit sur l'organisation du travail elle même, à la source des expositions, alors que les préventions secondaire et tertiaire interviennent une fois les expositions déjà présentes ou les difficultés déjà installées.

Comment une organisation peut elle utiliser cette synthèse dans son DUERP ?

Elle peut relire son DUERP à la lumière des facteurs identifiés, charge, autonomie, soutien, reconnaissance, conflits de valeurs, insécurité, et vérifier que les polyexpositions par unité de travail sont bien repérées, au-delà des facteurs isolés.

Le CSE doit il être associé à ce type de diagnostic ?

Oui. Le CSE et la F3SCT disposent d'informations issues du terrain qui complètent utilement le DUERP et les données d'absentéisme, pour construire un diagnostic RPS plus fiable.

Que faire si un salarié évoque une souffrance liée à son travail ?

Il convient de l'orienter vers le service de prévention et de santé au travail ou son médecin traitant, sans poser de diagnostic ni minimiser la situation, tout en examinant en parallèle les facteurs organisationnels de son environnement de travail.

Cette synthèse remplace t elle les diagnostics RPS déjà réalisés en établissement ?

Non. Elle vient consolider le cadre de référence utilisé pour construire ou actualiser ces diagnostics, mais elle ne dispense pas d'un travail propre à chaque organisation, adapté à ses métiers et à son organisation réelle.

Questions fréquentes

La synthèse de l'INRS établit elle qu'un facteur psychosocial cause un trouble de santé précis ?
Non. La synthèse documente des associations statistiques entre certains facteurs organisationnels et des indicateurs de santé, avec des niveaux de preuve variables selon les facteurs. Elle ne permet pas d'établir une causalité individuelle.
Qu'est ce qu'une polyexposition psychosociale ?
C'est la coexistence, chez une même personne ou dans une même unité de travail, de plusieurs facteurs de risque psychosociaux, par exemple une charge de travail élevée combinée à un faible soutien managérial et à une insécurité de l'emploi.
Pourquoi la prévention primaire est elle prioritaire selon cette synthèse ?
Parce qu'elle agit sur l'organisation du travail elle même, à la source des expositions, alors que les préventions secondaire et tertiaire interviennent une fois les expositions déjà présentes ou les difficultés déjà installées.
Comment une organisation peut elle utiliser cette synthèse dans son DUERP ?
Elle peut relire son DUERP à la lumière des facteurs identifiés, charge, autonomie, soutien, reconnaissance, conflits de valeurs, insécurité, et vérifier que les polyexpositions par unité de travail sont bien repérées, au-delà des facteurs isolés.
Le CSE doit il être associé à ce type de diagnostic ?
Oui. Le CSE et la F3SCT disposent d'informations issues du terrain qui complètent utilement le DUERP et les données d'absentéisme, pour construire un diagnostic RPS plus fiable.
Que faire si un salarié évoque une souffrance liée à son travail ?
Il convient de l'orienter vers le service de prévention et de santé au travail ou son médecin traitant, sans poser de diagnostic ni minimiser la situation, tout en examinant en parallèle les facteurs organisationnels de son environnement de travail.
Cette synthèse remplace t elle les diagnostics RPS déjà réalisés en établissement ?
Non. Elle vient consolider le cadre de référence utilisé pour construire ou actualiser ces diagnostics, mais elle ne dispense pas d'un travail propre à chaque organisation, adapté à ses métiers et à son organisation réelle.

Sources